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Miremont vu par Pierre Saha

Mis à jour : juin 14

PORTRAITS D’AUTEURS

Un écrivain dresse le portrait d’un personnage récurrent né de son imagination


Héros des Rois de rien et de Aux sans foi errants, Paul-Clément Miremont est un avocat idéaliste marqué par le souvenir de la guerre 14-18 dans l’Oise des années 1920. Pour créer son personnage, Pierre Saha s’est inspiré de Kirk Douglas dans Les Sentiers de la gloire.


Parler d’un homme qui n’existe pas mais qu’on connait fort bien… Notre ami Gilles Guillon a lancé un défi singulier à ses auteurs : parler d’un personnage central de leur œuvre. Comme si c’était simple d’évoquer quelqu’un qu’en définitive on ne connait pas mais qu’on côtoie presque quotidiennement, au point que notre existence finit par se confondre à la sienne. On est simple inspecteur de l’Éducation nationale et nous voici, par la magie des mots, devenu avocat, guerrier revenu à peine dessalé des affres de la guerre, fuyant une cruauté jamais en manque d’inspiration.

J’ai inventé le personnage de Paul-Clément Miremont, pensant naïvement me réinventer moi-même, à travers sa vie, ses combats, ses échecs. Ses causes. Un homme aux convictions humanistes et de gauche (à l’époque où cette acception avait un semblant de sens !). Depuis, sans doute échaudé par quelque pandémie et la découverte récente d’Alphonse Boudard, j’en ferais bien un anarchiste. De droite ou de gauche, chacun fera son choix.

J’ai convoqué la nostalgie d’une ville, d’une région, d’un passé révolu, croyant sans doute que ce passé-là valait autrement mieux que mon présent d’abruti confiné. Or, n’importe quel individu versé dans l’étude du XXe siècle saura vous dire combien il fut calamiteux.

Cette ville, c’est Clermont[1], la ville de ma jeunesse, du lycée, la découverte de l’histoire et de la littérature. L’autre ville, c’est Liancourt, la cité de mon enfance, ma petite bourgade ouvrière aujourd’hui désœuvrée, souillée, taguée, avec ses murs décrépis, ses jardins saccagés, ses rideaux rouillés, baissés. Ad vitam aeternam. Jadis, la marchande de jouets nous régalait en légos, en Dinkys, en trains Jouef. Elle dort aujourd’hui tout au fond de sa tombe, au cimetière de Papillon…

Sans doute me suis-je offert ce décor dérisoire, le seul qu’au fond je connaisse bien, pour oublier que j’ai vu cette région autrefois si prospère, crever sous mes yeux de jeune social-démocrate lecteur du Nouvel Obs et du Matin de Paris. Militant socialiste en papier mâché. J’ai vu mourir des usines, pleurer leurs naufragés, fermer les cafés, s’envoler les illusions comme autant de feuilles emportées par le vent. J’ai la nostalgie de mes jeunes parents, de leurs combats syndicaux et politiques, des élections gagnées, perdues… Les larmes de papa et de maman le 10 mai, à vingt heures. Et puis…

Le bonheur c’est toujours pour demain. Il a bien raison Pierre Perret.

J’ai inventé Miremont, un peu comme on s’invente un double, une doublure, un grand frère fort, torturé, malhabile avec les femmes – qui, au fond, s’adaptent à la dureté des temps- mais qui, par je ne sais quelle grâce, retrouve force et vigueur au milieu d’un prétoire où il s’efforce de sauver la peau d’un tueur récidiviste ou d’un quarteron de voleurs de poules ayant occis une vieille rentière au fond de sa cave à charbon. Alors, il se transforme, à la façon des héros de Marvel : il se donne, s’ébranle, va et vient sur le parquet gris du palais de justice, faiblement éclairé par la lumière d’un jour mourant.

Il est tard, il fait chaud. Tout va se jouer désormais. Il cherche les yeux des jurés, repart en guerre mille et une fois, tonnant contre la bêtise humaine qui nourrit et se repait du crime, contre le destin, contre la guerre, cette fichue salope qui a tout détraqué et dont on n’a pas fini de payer les factures. Il houspille, détonne, éructe ! Il a trente ans mais c’est déjà un vieil homme madré qui dit l’indicible avec les mots coupants qui font bien mal. Puis, l’exercice rhétorique effectué, vient toujours l’instant du jugement : la mort ou, pis, la relégation, les travaux forcés, la nuit des geôles : quelque chose qui ressemble au néant. Et le voilà errant, éperdu, épuisé, ne sachant où aller, noyé dans le silence d’une vieille baraque clermontoise habitée par des morts et Clarisse, une sœur bavarde, protectrice, insupportable. Il a tout donné oui, mais que vaut le poing d’un homme face à la solidité d’un mur ? Que valent des principes au regard de la morale, du droit commun, des traditions ? Il sait que ce combat contre la mort, futile, perdu d’avance, ne peut que le conduire à la sienne. Par une absurdité du destin, cinquante mois de guerre l’auront tenu à l’écart de son gueuloir immonde quand tant de ses hommes s’y seront précipités.

Je suis très gêné de ne pouvoir vous faire un portrait du lieutenant Paul-Clément Miremont. Je fais toujours dans l’approximation. Je n’ai pas de dossier et ne cultive pas le goût des fiches. De lui, je ne connais que ses tourments, ses déchirures, son inaptitude à se relever d’une guerre qui l’aura transformé et, d’une certain façon, révélé. Il revient du front groggy comme un boxeur asphyxié dans les cordes du ring. Il a une vie à faire et, à trente ans à peine, c’est comme s’il en avait déjà soixante. La guerre a fait de cet enfant un vieillard rude au mal, inflexible, bon camarade, aussi insensible aux misères du monde civil qu’il est proche de ses hommes. Il est grand, empressé, beau sans doute. Féru de littérature, il est devenu peu réceptif aux aléas d’une vie politique à laquelle on le destine, une vie confisquée par la figure tutélaire de Clemenceau.

Il a vu le jour dans la maison paternelle, à la fin du XIXe siècle, entre la crise boulangiste et l’affaire Dreyfus. La grosse demeure bourgeoise semble défier l’hôtel de ville fortifié avec son petit campanile ridicule. A deux pas, la fontaine Massé lâche un filet d’eau qui intrigue les enfants. Le samedi, le marché installe ses étals sous les fenêtres de Miremont. Paul perd son temps dans la contemplation d’un monde familier, accroché à l’horizon cantonal : on rit, on crie, on s’apostrophe, on murmure, dans le caquetage des canards et les odeurs de fruits coloniaux.

De sa famille, il ne lui reste plus en 1919 qu’une sœur. Sa mère puis son père, l’avoué Abel Miremont, reposent sous les frondaisons du cimetière. La mère est partie la première, laissant l’adolescent désemparé aux bons soins de son aînée. Une génération a chassé l’autre : la première avait vingt ans en 1870, l’autre, en août 14. Ainsi marche le monde, entre silence et fracas. Les Miremont sont des bourgeois plutôt cossus, fiers d’une aisance laborieuse, fruit du travail d’un père bien marié. Ici, le travail est une vertu cardinale, c’est même la vertu ! Les Miremont paraissent avoir des origines périgourdines puisqu’en Dordogne, un petit village s’appelle Mauzens-Miremont. Avec Liancourt et Clermont, Mauzens et sa petite location du mois d’août complètent le « pays de mon enfance ». Je garde un souvenir ému du vieux monsieur qui nous louait une maisonnette dont la cour minuscule était protégée par une treille de vigne. Fin août, alors que nous allions lever le camp, de lourdes grappes de raisins pendouillaient. Notre chambre donnait sur la boulangerie des Cabanes (c’était le nom de ce couple de boulangers) dont, en pleine nuit, mon frère et moi entendions chanter le pétrin.

Voilà qu’un soir, le proprio se prend à nous causer de l’été 14, de ses frères, plus âgés que lui, appelés sous les drapeaux. Il dit la mère qui pleure en plumant des poulets, les vieux assis près de l’âtre, l’atmosphère lourde du départ des hommes, au cœur de cette France paysanne qui n’a jamais de temps à perdre. Il parle avec émotion de ses frères qui ne reviendront pas et dont les noms sont gravés sur le monument aux morts de la place, près de la poste et de l’église. Il est ému. Quant à moi je dois avoir quoi ? Sept, huit ans, guère plus. Il est peut-être né ce soir-là mon Miremont, un soir d’août des années 70, dans les yeux fatigués de Clément Bouet qui, l’espace d’un instant, venait de ressusciter ses héros de frères dont l’un se prénommait Abel…

Paul-Clément Miremont, fils d’Abel, avoué… Ça part souvent de peu de chose une histoire. Mais ça ne part jamais de rien. Rien n’est jamais vraiment perdu de nos souvenirs.

Études au collège de Clermont, escrime, lecture. Le jeune homme fréquente la société archéologique et historique locale où l’on s’intéresse aux églises du coin, aux retables, aux gentilhommières, aux calvaires. Parfois, on organise des excursions et on en fait un petit livret qu’on s’empresse d’oublier aussitôt au fond d’une bibliothèque. On vient y côtoyer le professeur honoraire Jules Sévrette qui préside l’association fondée par le regretté Charles Pouillet ; on y plaisante –sagement !- avec le vétérinaire Chantareau ou le docteur Parmentier qui, quelques années plus tard donnera un livre fort prisé sur l’histoire de la ville. On vient tâter l’humour sarcastique de l’abbé Amédée Beaudry, de loin le plus érudit de toute cette bande sage. Ici, point d’ouvriers ou de paysans : ici, on a soin de causer entre gens d’esprit.

A la maison, on parle politique : les Miremont reçoivent d’autres bourgeois comme eux, et comme l’usage le commande. Un homme tient une place particulière dans la vie de cette famille : le juge Jacques Merlieux, un fort en gueule redoutable et redouté qui, derrière des aspérités bourrues, a cette audace de croire en l’homme. L’ami intime d’Abel Miremont, le parrain et mentor de Paul-Clément.

Pas de filles connues. Pas d’aventures. Ici, on le sait « cœur à prendre ». Aussi se renseigne-t-on. Certains pères avancent leurs pions. La vie à Clermont, c’est la morne existence d’un muscadin un peu gauche, coincé entre une famille à principes, gaie comme une gigue protestante, quelques commerces, l’asile d’aliénés, la prison pour femmes, la sous-préfecture. Au pied du mont que domine le parc du Châtellier, voici la gare. Le départ pour Paris, plus tard, et, bien plus tard encore, le retour du front, dans un curieux pandémonium de chants et de beuveries. On vit plutôt bien, sans trop dépenser. Chacun apprécie cette existence austère avec un ou deux « gens de maison », une cheminée dans chaque pièce, une bibliothèque remplie de volumes en cuir. Le père a son bureau, il y reçoit ses amis politiques au fumoir. On fume, on joue au billard et, dans l’éclat des boules télescopées, on refait le procès Dreyfus, on encense Zola, on enterre Barrès et le père Déroulède. On bouffe du curé, on cause franc-maçonnerie, Combes, Inventaires… On parle des succès de 1906, des députés élus, au nez et à la barbe des « réactionnaires » : on salue Delpierre, Bouffandeau, Chopinet, Ernest Noël de Noyon, Baudon, le vieux docteur Baudon de Mouy ! Quand la fine est trop bonne au point qu’on en abuse, on se remet Ernest Gérard, le bon docteur Gérard, « médecin des pauvres », ancien maire de Beauvais, vénérable de loge, conseiller de l’Ordre, conseiller général. On évoque sa statue, érigée devant les locaux de la République de Beauvais, du tintouin provoqué chez les progressistes et autres nostalgiques de Badinguet ! Chez les Miremont, on préfère la Laïque à la Sociale, comme s’il était définitivement incongru d’associer ces belles utopies.

Abel Miremont a par deux fois tenté d’accéder à la mairie. Sans succès. Bon perdant, il s’est remis à ses dossiers, lit chaque jour le Temps et le Journal de Clermont, feuille honnie certes, mais il faut bien se tenir au courant des petits riens qui font la vie de ses semblables et confortent nos certitudes. Il aime en faire la lecture le soir, au coin du feu. Il n’est jamais avare d’un bon mot, d’une anecdote qu’on a coutume d’écouter religieusement. Abel est petit lorsque son fils le dépasse d’au moins deux têtes. Il est expansif quand son rejeton a l’humeur rimbaldienne. Rien ne semble les lier et, cependant, ils se parlent. Et je crois pouvoir dire qu’ils s‘aiment.

Après Clermont, c’est le lycée Félix Faure de Beauvais. Un lycée qui ressemble à une caserne et qui aurait pu en être une si la droite municipale l’avait emporté sur la gauche qui voulait un lycée. Passons, il n’y a pas grand-chose à dire de Beauvais si ce n’est qu’alors, c’était une petite cité normande, superbe. Le bac en poche, Miremont part faire son droit à Paris. Il sera avocat parce qu’il ne veut surtout pas être médecin ou marchand de potions. Sans grande conviction, il fera comme son père. Il fréquentera les cercles laïcs, frayera avec les jeunes radicaux, fera le coup de poing contre les Camelots du Roi, décrochera une licence, puis un doctorat de droit pénal. Ensuite, le service militaire, la guerre. L’effondrement.

Courageux, la guerre le cueille à froid, comme des millions d’autres, deux ou trois faits d’armes en font un lieutenant. Autant de blessures que de citations. Il lui faudra plusieurs semaines avant de se laver des souillures de la guerre, de toutes ses illusions, du radicalisme paternel, du souvenir d’un ami perdu, enterré prématurément mais qu’il retrouve, enfermé au fond de l’asile d’aliénés de Clermont, à deux pas de sa maison. Entre-temps, il est devenu l’amant de son épouse à laquelle il a fait un enfant… Le dilemme, la malédiction, l’honneur. S’il quitte la femme, il laisse son quasi frère à sa nuit.

Un puis plusieurs crimes sordides secouent la région, forçant le juge Merlieux, en charge de l’enquête, à sortir son filleul de sa torpeur et de le suivre jusqu’au coupable. Mais là, il faut s’emparer des deux romans et, surtout, les lire...

Ah, j’oubliais l’essentiel, amis lecteurs : un personnage ressemble à s’y méprendre au lieutenant Miremont, à moins que ce ne soit le contraire : j’ai nommé le colonel Dax, des Sentiers de la Gloire de Kubrick, celui qui, avocat dans le civil, est chargé d’assurer la défense de quatre soldats condamnés à l’avance et pour l’exemple.

L’irremplaçable Kirk Douglas.

Pierre Saha

Beauvais, mercredi 10 juin 2020

Photos d’archive : www.delcampe.net [1] Clermont-de-l’Oise.

Gilles

Guillon

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