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La famille Coulon vue par Léo Lapointe

Mis à jour : nov. 19

PORTRAITS D’AUTEUR

Un écrivain dresse le portrait d’un personnage récurrent né de son imagination.


Avec Le Planqué des huttes et sa suite Quai des luttes, Léo Lapointe livre une fresque romanesque dont les héros sont une famille de paysans picards. Depuis le village de Noyelles dans la Somme, ils vont traverser la Première Guerre mondiale et tous les conflits idéologiques et sociaux du début du XXe siècle.


Dans la famille Coulon, je voudrais le benjamin, Rémi, personnage central du Planqué des Huttes. Avec son grand frère Julien il a croisé la route d’un bandit anarchiste en fuite, Marius Alexandre Jacob. C’est peut-être là que son destin s’est noué.

L’oncle Emile, colporteur, braconnier et propagandiste avait attiré la haine du cynique commissaire Giraud. Le chef de la Sûreté d’Abbeville, pourfendeur acharné des ennemis de la Patrie, réels aussi bien qu’imaginaires, les poursuivra sans pitié alors que les grandes révoltes ouvrières secouent et embrasent l’industrie textile dans la vallée de la Somme.

La famille de Rémi, Victoire, sœur de l’Emile, Gustave son mari et les deux autres enfants, les sœurs France et Jeanne, expulsés de leur ferme par la maréchaussée vont échouer dans une ruine à Noyelles-sur-Mer, en Baie de Somme. Inlassablement ils vont reconstruire face aux calamités du temps alors que le pays s’enfonce dans les préparatifs de guerre jusqu’au funeste été 1914.

Insouciant le petit Rémi traîne encore ses galoches dans les marais à la poursuite des lapins égarés et des sarcelles furtives.



Julien est appelé sous les drapeaux en 1912, il est toujours sous l’uniforme au 128ème régiment d’infanterie à la déclaration de guerre. Il va se trouver embarqué comme des millions d’autres jeunes hommes dans la funeste aventure. Il connaîtra les batailles, Verdun, la Somme, leurs drames et les révoltes de la Grande Guerre.

Son obsession était de protéger son petit frère Rémi. Arrivera-t-il à le soustraire à la poursuite impitoyable des gendarmes, alors que l’âge de la conscription avance inexorablement et que la guerre fait irruption au cœur du petit village maritime qui semblait pourtant si loin du front ?

En février 1917, l’armée britannique réquisitionne les terres de la famille, elle va construire un camp à Nolette pour accueillir les travailleurs chinois dont elle a besoin pour sa logistique.

La vie de Rémi bascule, de l’enfance il plonge brutalement dans la douleur et la force d’être adulte, dressé face à l’injustice. Pour lui l’heure de la mobilisation au front va sonner. La révolte gronde dans le camp chinois. Un bombardement va forcer le destin.


À la ferme les femmes, la mère et les sœurs, se lèvent dans la tempête qui menace. Personne ne pourra les renvoyer à leurs foyers. L’Histoire est en marche.

Elle se déploiera, avec les femmes en première ligne, dans la suite du Planqué des Huttes, Quai des luttes qui couvrira notamment les événements méconnus, occultés par la censure militaire omniprésente, de l’année 1919 : les grandes grèves, les mutineries dans la Marine Nationale et la sanglante épopée d’un groupe de déserteurs chinois en révolte et déshérence dans les campagnes picardes.


Le choix éditorial était d’écrire un roman d’initiation autour du jeune Rémi, mais aussi une épopée familiale, dans un contexte historique rigoureusement exact, précis et documenté, basé notamment pour l’année 1919 sur des sources inédites. Toutes ces sources sont référencées.

Au départ j’avais l’envie d’écrire un roman historique, j’aimais beaucoup le personnage de Marius Alexandre Jacob, l’anarchiste cambrioleur. Son procès à Amiens en mars 1905 va inspirer un petit journaliste inconnu, qui sortira trois mois plus tard, dans la toute jeune revue « Je sais tout » du 15 juillet 1905 une nouvelle intitulée L’arrestation d’Arsène Lupin. La carrière d’écrivain de Maurice Leblanc était lancée, celle de bagnard commençait pour l’anarchiste.

Jacob a été arrêté vers Pont-Rémy après un cambriolage raté à Abbeville, c’était un début, mais le morceau était trop gros. Des biographies avaient été écrites et la version romancée et pour le moins affadie du personnage, celle du Gentleman cambrioleur, existait déjà avec un succès jamais démenti depuis un siècle.

Et puis le déclic est venu : dans sa fuite depuis la gare de Pont-Rémy, où Jacob et ses complices espéraient prendre le premier train, il avait rencontré deux gamins avec qui il avait échangé quelques mots, avant de s’enfoncer dans les bois, d’y perdre sa longue-vue et finalement d’être arrêté par le fameux commissaire Giraud.

Je tenais le fil, cet enfant serait mon guide. Je l’appelais Rémi. Double référence. La littérature populaire du XIXe siècle, Hector Malot et Sans famille. Un autre Rémy, le compagnon de ma fille, tombé d’un toit par la faute d’un patron voyou, douleur qui faillit m’empêcher de poursuivre l’écriture du premier livre et qui finalement me poussa à écrire une suite, dédiée à ses sept vies.

A lire également : le Prix des lecteurs 14/18 pour Léo Lapointe.

Je tenais mon personnage, je lui composais une famille. J’avais le cadre, la Baie de Somme. Qui parle de la Première Guerre Mondiale en Baie de Somme en viendra forcément à parler du cimetière chinois. C’est l’effet Godwin local : on ne parlera pas du réveillon 1940 de Hitler à Port-le-Grand, là où les armées du Kayser n’avaient jamais pu atteindre la mer pendant les quatre années de guerre mais on parlera de cette bizarrerie, ces tombes chinoises alignées au milieu des prés à vaches, à Noyelles-sur-Mer.

Comme tout le monde je l’avais visité, ému par la solennité calme des lieux. Mais je suis d’un naturel curieux, j’ai remarqué que la moitié des morts étaient intervenues après l’Armistice. Les plaques d’information, posées par l’armée anglaise, ne mentionnaient alors que des faits de guerre. Cela ne collait pas. Et la rumeur des méfaits de ces « coolies », appellation méprisante utilisée par les Britanniques, circulait obstinément dans les villages, sans qu’il soit possible d’y démêler le vrai du faux.

Travailleurs chinois au camp de Nolette (Somme).

J’avais commencé à faire des recherches. Rien dans les livres d’histoire, des articles anecdotiques, çà et là, insistant sur l’exotisme de cette présence chinoise en Picardie. Une version anglaise officielle du motif de cette hécatombe, la grippe espagnole. J’en avais entendu parler, bien entendu, mais l’explication tenait-elle ? Je me suis documenté à nouveau avant de retourner au cimetière de Nolette. La moitié des morts étaient survenues avant l’arrivée de la mutation mortelle du virus en octobre 1918. Après le mensonge par omission, le mensonge d’Etat.

Les seules véritables recherches, je les ai découvertes par la suite, étaient le fait d’amateurs (dont l’excellent Brian Fawcett (The Chinese Labour Corps in France 1917-1921) rencontré en 2010 lors d’un colloque enfin organisé sur le sujet par une universitaire d’origine chinoise, Li Ma (Les travailleurs chinois en France dans la Première Guerre mondiale, Paris, CNRS).


Ce que j’avais découvert, c’était l’horreur. Un camp de concentration, dans nos terres picardes. Je devais témoigner, avec les moyens qui sont les miens.

Mon jeune héros Rémi, puisqu’il habitait Noyelles, allait forcément être en contact avec ces travailleurs, il allait assister au nouvel an chinois (février 1918) complaisamment filmé par les actualités cinématographiques de l’armée (archive INA disponible) et serait le témoin de l’évasion massive de mai 1918.


Entraînement aux arts martiaux des travailleurs du Chinese Labour Corps en forêt de Crécy.

Pour connaître la suite, il faudra lire mon livre. Le titre, Le Planqué de Huttes, est lui aussi bourré de références, je ne peux pas m’en empêcher. Chutt le hutteux paru après la Première Guerre, était le livre de chevet de mon père, chasseur devant l’éternel, de canards (et de curés)…

Je ne pouvais laisser Rémi là où je l’avais abandonné, en mai 18, alors j’ai préparé un second tome. Pour cela j’ai repris des recherches et me suis transformé en rat de bibliothèque, des archives historiques du Fort de Vincennes aux salons de l’hôtel d’Emonville à Abbeville. Ce que j’y ai découvert, qui était inédit, c’est une autre histoire.

Mais pour le savoir il faudra passer à Quai des Luttes. Et ce sera l’occasion de découvrir quelques femmes fortes, au sein de cette famille Coulon qui m’aura accompagné des années et qui peut-être, vous fera quelques heures de lecture et d’évasion en ces temps difficiles comme chantait Léo.

Léo Lapointe


Cartes postales anciennes de Noyelles-sur-Mer : archives Paul Paysant.

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